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ANALYSE / ECONOMIE

La monnaie qui brûle les doigts de la BNS

L a Banque nationale a commencé à tester l'introduction d'un franc électronique similaire aux cryptomonnaies telles le bitcoin. Un projet révolutionnaire dans lequel elle entre à reculons.

C'est une idée qui brûle les doigts de la banque nationale, et pourtant elle ne peut pas faire autrement que de s'y engager de toutes ses forces: la création d'un franc suisse numérique. Autrement dit, permettre au franc suisse de circuler sur la blockchain (technologie dont le propre est de fonctionner sans organe de contrôle, ndlr) comme le fait depuis dix ans n'importe quelle cryptomonnaie à l'instar du bitcoin et de l'ether. Ce registre numérique ouvert permet d'opérer n'importe quelle transaction, d'ordinateur à ordinateur, et d'en démontrer l'authenticité. Il permet par conséquent aux flux financiers de de fonctionner de pair à pair, et donc s'affranchir des banques. Dans un pays de banquiers comme la Suisse, cela suscite de sérieuses inquiétudes. A commencer par la première d'entre elles, la BNS.

Certes, les paiements par ordinateur et par téléphone sont devenus une grande banalité depuis quelques années, d'abord avec la banque sur internet, puis les paiements sans contact, et enfin ceux par téléphone que permettent des applications comme Apple Pay, Samsung Pay et Twint, dont l'usage a été accéléré par la pandémie. Mais tous ces systèmes, bien qu'électroniques, ont toujours besoin d'un intermédiaire bancaire pour fonctionner, qui ne se prive pas de prélever des frais parfois conséquents. De plus, ils sont souvent compliqués à utiliser dès que l'on sort des frontières nationales, éventuellement européennes. Bref, le système reste lent, compliqué et cher.

Un succès qui inquiète

Néanmoins, il n'est plus possible d'ignorer le fait que les cryptomonnaies cartonnent. Bien qu'interdites dans plusieurs pays, elles ont permis le développement, souvent très spéculatif, d'émissions de titres baptisés «jetons numériques» qui se diffusent par milliers et se négocient sur des centaines de plate-forme, dont la plus importante est Binance. Tout ceci a favorisé l'émergence de toute une industrie financière échappant largement aux contrôles étatiques. Leur valeur cumulée avoisine ainsi 270 milliards de dollars, selon le site de référence Coinmarketcap.

C'est évidemment une goutte d'eau face, par exemple, aux quelque 33'275 milliards d'euros accordés en prêt par les banques commerciales, ou aux 65'757 milliards de dollars prêtés par les banques, selon la Banque des règlements internationaux. Mais l'euro, comme le franc suisse, le dollar et les autres monnaies légales, reposent sur le dynamisme économique de leurs pays et ont force de loi. Tandis que les cryptomonnaies ne reposent que sur la valeur qu'on peut bien leur attribuer et échappent largement aux contrôles des gouvernements, ce qui les rend hautement instables, voir suspectes. C'est dire, en dépit de ces inconvénients, leur succès!

Monnaie de multinationale

Un succès qui est soudain apparu menaçant l'an dernier lorsque Facebook a annoncé vouloir lancer sa propre cryptomonnaie, rapidement baptisée Libra. Non seulement Facebook est un géant de plus de deux milliards d'utilisateurs, qu'il a parfaitement les moyens d'inciter à utiliser son moyen de paiement au détriment des monnaies classiques. Mais en plus, il propose un système qui en assure la stabilité: le baser sur des réserves monétaires effectives, baptisé «stablecoin» (ou «monnaie stable»).


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Ainsi, une Libra vaudrait une fraction de ces réserves constituées de diverses monnaies qui n'ont pas été spécifiées, mais qui auraient nécessairement inclus le dollar, l'euro, le yen, la livre, peut-être le franc et quelques autres. Les gouvernements ont réagi: ils négocient pied à pied le statut officiel demandé par la Libra, déposé en Suisse. Et les banques centrales de répliquer à leur tour en créant un centre de recherche à Bâle, avec antennes à Hongkong et Singapour pour plancher sur leurs propres projets de cryptomonnaies officielles. C'est le chemin qu'emprunte la BNS depuis le début de cette année.

Pour la Libra, désormais structurée en association de droit suisse domiciliée à Genève, il s'agit de créer «un système de paiement et une infrastructure financière simple et globale au service des gens», comme le stipule le site internet de l'association. Autrement dit: de permettre de bouger de l'argent partout dans le monde de manière rapide, sûre et bon marché. C'est aussi la conviction affichée par d'autres stablecoins lancés aussi bien aux Etats-Unis, et appuyés sur le dollar, qu'en Europe, garantis par l'euro, et même en Suisse, où la banque zurichoise Sygnum a obtenu l'agrément de la Finma de lancer le DCHF, un stablecoin soutenu par le franc.

La grande peur dans la banque

Mais les autorités financières voient ces initiatives très différemment. Elles redoutent les usages criminels de ces monnaies dont les transactions échappent à leur contrôle: blanchiment d'argent, fraude fiscale, etc. C'est ainsi qu'elles ont imposé à l'Association Libra la nomination ce printemps de deux vétérans de la finance traditionnelle dans ses organes dirigeants: Stuart Levy, ancien du Département du Trésor américain, comme directeur général, et Robert Werner, ex de la grande banque britannique HSBC et des américaines Merrill Lynch et Goldman Sachs, comme responsable des affaires juridiques. Avec ces deux hommes, la Libra devrait être bien gardée!

Au-delà de ces questions de police financière, la vraie terreur des autorités est exprimée par les banques centrales: c'est la déstabilisation du système dans son ensemble. Avec une question-clé: si l'argent circule librement, instantanément et sans barrière, de plus à coût minime, comment s'assurer que les flux resteront contrôlables? Comment éviter de soudaines «ruées vers l'or» alimentant une spéculation effrénée pouvant faire exploser certains prix, d'aussi soudaines «paniques bancaires» capables de vider les coffres de certaines banques en moins de temps qu'il ne faudrait pour le dire? Comment éviter que de tels mouvement ne déstabilisent pas des pays tout entiers? La mondialisation de la finance s'en trouverait démultipliée.

Côté BNS, c'est bien cela qu’on dit redouter.

Avec un franc suisse numérique, circulant sans limites dans le monde entier, «le rôle du franc suisse comme monnaie refuge serait encore accentué: l’existence d’une monnaie numérique accessible à tous faciliterait grandement l’achat de francs depuis l’étranger, ce qui pousserait davantage notre monnaie à la hausse face aux autres devises», explique Martin Schlegel, membre suppléant de la direction générale, à La Liberté.

Autrement dit: la BNS qui se bat à coup de dizaines de milliards pour éviter que le franc ne monte trop vite pourrait voir tous ses efforts ruinés! Et les banques commerciales pourraient devoir rendre les clés de leurs coffres encore plus vite que lors de la crise financière de 2008.

Portes de derrière

Les partisans des monnaies numériques envisagent néanmoins des solutions: employer leur potentiel technique à se maîtriser elles-mêmes. L'outil de cette maîtrise est le «smart contract», ou «contrat intelligent», un accord conclu entre les diverses parties enregistré sur la blockchain. Ce contrat pourrait ainsi, proposent certains adeptes, diverses limitations, comme la vitesse des échanges, afin d'éviter les emballements.

Mais une telle solution est à double tranchant car sur quelle base peut-on introduire des limitations qui ne sont pas imposées à d'autres formes de paiement, comme le liquide? Elle pose aussi une autre question, celle de la transparence de tels «contrats intelligents»: comment le grand public peut-il être informé de leur existence? Qui les maîtrise et peut les changer? La Chine est déjà accusée de chercher à contrôler les paiements individuels faits au moyen du yuan numérique qu'elle est en train de tester. Autrement dit, d'introduire un instrument qui est la terreur les fans de technologie numérique: un «backdoor», une «porte de derrière».

Ce genre d'accusation peut fragiliser une monnaie, sa démonstration peut même en amorcer la ruine. Elle fait donc partie des rapports de force que se livrent les Etats. Mais elle peut saper la confiance que le public est de plus en plus appelé à manifester envers les monnaies numériques, pour le faire revenir aux bons vieux billets de banque et lingots d'or.

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