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ANALYSE / Politique

Etat-nounou, Etat-gestion et Etat-vision

E t si un Etat fort, ce n’était pas ce que l’on pense? On oppose souvent les «pro-Etat» aux «anti-Etat». Il y aurait, d’un côté, les partisans d’un Etat fort, au moins pour ses tâches régaliennes aux yeux de la droite, et de l’autre, les libertaires, hostiles par principe à l’intervention étatique. Et si nous sortions un instant de ce schéma en considérant une autre manière pour l’Etat d’être fort: avoir une vision?

Dans son article «Nous sommes des soldats et c’est très bien», le journaliste Antoine Menusier suggérait dans les colonnes du Regard Libre qu’un Etat fort implique nécessairement plus d’intervention dans la vie de ses citoyens et qu’en cas de crise, un tel cas de figure peut être légitime. A l’occasion de la lutte contre le covid-19, une relation d’obéissance plus ou moins consentie s’est donc installée entre, d’un côté, les citoyens, et, de l’autre, l’Etat, ou plus concrètement des règles étatiques portant atteinte aux libertés de ces derniers. Le prix à payer, en somme, pour la garantie d’un Etat fort, protecteur – en l’occurrence – de notre santé.

Quoi qu’on pense des mesures en question et de la gestion de cette crise dont on parlera sans doute encore longtemps, la question se pose de savoir si, vraiment, avoir un Etat plus fort revient à avoir un Etat qui intervient davantage dans la sphère des individus. Pas sûr. Et c’est précisément dans les critiques de la population à l’égard de la politique sanitaire qu’il faut aller puiser pour se rendre compte que le rapport de n’importe quel citoyen à un Etat est compliqué; et que la définition d’un Etat fort, c’est aussi quelque chose qui se discute. Les «coronasceptiques» sur lesquels les grands médias se font une joie de casser du sucre sont-ils réductibles à des libertaires reprochant au système de leur ôter des libertés? Non: une soif de vision s’est aussi manifestée ces onze derniers mois, représentative d’un manque général.

Foin d’Etat-nounou

Un Etat plus fort, cela peut être un Etat avec davantage de vision. Un Etat avec un cap clair, que les citoyens pourront partager ou non, mais qui est bien présent et donc structurel. Si l’on oublie habituellement cette possibilité-là, c’est peut-être parce que l’on associe désormais l’Etat à deux de ses manifestations qui n’incluent pas l’Etat-vision: l’Etat-nounou, expression qui remonte au moins aux années 2000, et l’Etat-gestion. Ce qui suit a pour but de montrer que l’Etat-nounou est une déformation du rôle naturel de l’Etat, que l’Etat-gestion est une composante nécessaire d’un Etat fort, mais pas suffisante, et que l’Etat-vision est justement ce qui est actuellement trop oublié, notamment en Suisse.

Bref «état» des lieux. L’Etat-nounou, c’est celui qui s’occupe de ses citoyens comme s’il s’occupait de ses enfants. C’est l’Etat à la fois de l’assistanat et de l’amoncellement de règles. L’Etat-nounou, en Suisse, est celui qui passe beaucoup de temps à te coller une amende de 350 francs pour un carton jeté au mauvais endroit (expérience faite, sans avertissement et sur la base d’un faux témoignage…). Tu dois être puni, bambins que tu es, tu dois comprendre que si tu recommences, tu vas voir ce que tu vas voir. Pour l’Etat-nounou, l’âge adulte n’existe pas. On préfère la technique de la fessée à l’esprit de confiance et de responsabilité.

Mais c’est encore pire quand l’Etat-nounou considère ses citoyens non seulement comme des enfants, mais aussi comme des victimes. Victimes du patriarcat, du racisme systémique et j’en passe et des meilleures. L’Etat se met alors à créer des quotas, des campagnes de sensibilisation flirtant avec la méthode de l’intimidation envers tous ceux qui pourraient offenser les pauvres victimes sous l’aile de l’Etat-nounou. Dernier exemple en date? Les toilettes non-genrées.

Pour une Suisse gestionnaire ET visionnaire

Quand on pense à l’Etat-nounou, on pense à la France, traitant ses enfants de la République comme des enfants, précisément, mais en ne prenant plus la peine de comprendre la métaphore ni même de définir le mot «République». Que reste-t-il alors de la citoyenneté, si ce n’est un mot pour faire joli dans des «démarches participatives» à n’en plus finir – et qui ne changent rien à la toute-puissance du chef d’Etat? Côté gestion, on n’y est pas du tout, la bureaucratie est un lieu commun en terre de Gaulle et de Navarre et la compétence économique, un truc du secteur privé. Quant à l’Etat-vision, sa disparition est signalée depuis au moins quarante ans.

En Suisse, l’affaire est légèrement moins pire, sans doute. L’Etat-nounou y semble moins implanté et l’Etat gestion, la Suisse est fière d’en être le prototype le plus modèle au monde. Mais c’est justement à cet endroit que se loge peut-être une des explications de notre manque de vision. Puisque les trains sont à l’heure (quoique de moins en moins), que les rues sont relativement propres et que les affaires ont tendance à tourner, on se dit que l’Etat est efficace et cette efficacité signe déjà la fin de la discussion. Que demander de plus que de la gestion? De la vision, sacrebleu. En entreprise, c’est le b.a.-ba; ça l’est d’autant plus pour l’Etat.

A vouloir trop gérer, tout gérer, tout trop bien gérer, quelle place reste-t-il à la définition par la Suisse de sa place dans le monde? A la responsabilité qu’elle compte endosser par rapport à son histoire, à ses capacités et aux attentes de ses citoyens? A la détermination de son avenir? Une bonne gestion est souhaitable, évidemment, or cela n’empêche pas à un Etat-nation de se définir, en lui-même et par rapport à ses voisins, de se projeter, non seulement économiquement mais aussi culturellement et philosophiquement, de nous montrer un chemin, de voir loin. Dans «Face à l’info», David Lisnard, maire de Cannes, l’a très justement rappelé à Eric Zemmour, et ce toute l’émission durant: gestion et vision ne s’opposent pas.

En résumé, un Etat-vision implique pour ses représentants comme pour ses serviteurs de sortir de temps à autre de la petite cuisine d’épicière, de l’optimisation des processus publics et de la seule conscience du court-terme. Il est permis d’être pessimiste au vu de l’année écoulée. Mais il est aussi permis d’espérer voir apparaître, ici ou là, de la volonté politique ayant de la hauteur, du courage et de l’exigence. Il en va parfois de l’Etat comme d’un média.

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