keyboard_arrow_left Retour
ANALYSE / Histoire

Découverte d’un pan méconnu de l’histoire

chevron_left chevron_right
C e sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire. Celle des vaincus, le plus souvent tue, est pourtant digne d’attention. Peu à peu des esprits curieux l’explorent. Parmi eux, le journaliste suisse Jean-Jacques Fontaine, spécialiste du Brésil où il vit en partie. C’est de là qu’il a commencé à tirer le fil qui mène à la captivité des Allemands en France à leur défaite. Son livre «Le cahier de Mulsanne. Prisonniers de guerre allemands en France, 1945-1947» vient de paraître.

Les images des soldats de la Wehrmacht les bras en l’air en 1944 et 1945 nous ont réjoui. On s’est peu demandé ce qu’il leur est advenu. Or on apprend dans le livre de Jean-Jacques Fontaine − Le cahier de Mulsanne. Prisonniers de guerre allemands en France, 1945-1947 − qu’ils furent 700 000 rien qu’en France (onze millions au total), détenus jusqu’en 1947, mis au travail de la reconstruction du pays. Dans de très dures conditions, manquant de nourriture… comme leurs geôliers souvent.

L’auteur ne se prétend pas historien, ne dénonce pas un scandale, il raconte. A Nova Friburgo, où vécurent tant de Suisses immigrés au Brésil, il trouve un cahier où son beau-père a tenu la chronique de sa captivité à partir de juillet 1945 dans le camp de Mulsanne, proche du Mans. Ce lieutenant de 22 ans n’était nullement un nazi convaincu, plutôt catholique croyant. Son récit, au ras du quotidien, illustre un pan de la relation pour le moins compliquée, entre la France et l’Allemagne. Fontaine a retrouvé plusieurs descendants des prisonniers allemands. Tous disent que ceux-ci se sont montrés peu prolixes après leur libération. «Le passé, c’est le passé». Il a néanmoins laissé des traces dans la mémoire d’un peuple. En particulier si l’on songe à ce que vécurent les captifs en URSS, morts par millions, les plus chanceux libérés dans les années cinquante.

La mémoire des peuples

Les pistes qu’a suivies Fontaine éclairent aussi le travail du CICR qui visita les camps d’internement, fit ce qu’il pouvait pour soulager la condition des détenus. A l’époque, les délégués étaient tous suisses, de préférence de «bonne famille». Plusieurs en revinrent fort secoués. L’occasion aussi, pour ce journaliste si familier du Brésil, d’évoquer la forte présence allemande dans ce pays et ses compromissions avec le nazisme. Celles aussi de l’Eglise catholique. A partir des destinées marquées au-delà de la fin de la guerre, dans tous les camps, Fontaine a le mérite d’élargir le propos, de s’interroger sur la mémoire des peuples à l’heure où ils tentent de se réconcilier. Faut-il oublier ceci, oublier cela, ou voir en face, calmement, les souffrances des uns et des autres? L’historien Tony Judt apporte de stimulantes réponses dans son fameux ouvrage Après-guerre: une histoire de l’Europe depuis 1945 (Ed. Colin): «A la différence de la mémoire, qui se confirme et se renforce, l’histoire, elle, contribue au désenchantement du monde. L’essentiel de ce qu’elle a à offrir est dérangeant, voire perturbant (…), mais l’histoire demande à être apprise, et périodiquement réapprise. » Il faut ajouter qu’elle donne aussi des raisons d’espérer. Si l’on songe au passé franco-allemand, on ne peut être qu’impressionné par l’entente actuelle de ces deux pays. Les tensions qui surviennent parfois ne sont qu’insignifiantes vaguelettes au regard des tempêtes d’hier.

Au chapitre des évocations dérangeantes, il y en a une qui tarde. Sur l’expulsion par les Soviétiques de treize millions d’Allemands établis depuis cinq siècles en Prusse orientale, la Pologne aujourd’hui, entre Dantzig et Königsberg (ou Gdansk et Kaliningrad…). Surtout des femmes et des enfants car les hommes étaient sous l’uniforme. Avec un nombre inouïe de morts et de viols. On parle beaucoup du Titanic (1500 victimes). Quasiment pas du paquebot allemand Wilhelm Gustloff qui a, lui, coûté la vie à 9 343 personnes, dont 5 000 enfants.

Coulé le 30 janvier 1945 par un sous-marin soviétique. De nombreux réfugiés de guerre voyageaient à son bord, alors que l’URSS gagnait du terrain et que la défaite d’Hitler approchait.

Curieusement, même en Allemagne, le sujet est peu abordé. Qui le fera? Les prochaines générations? Avis aux amateurs de la démarche de Jean-Jacques Fontaine.


Jean-Jacques Fontaine, «Le cahier de Mulsanne. Prisonniers de guerre allemands en France», Editions Ysec, 160 pages

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2020 - Association Bon pour la tête | une création WGR