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ACTUEL / Covid-19

De grâce, redressons la tête!

L e port du masque, le télétravail, plus de voyages, plus de poignées de mains... Le coronavirus change nos habitudes, les Etats réglementent et les protestataires sont vite catalogués, stigmatisés. L’obsession sanitaire nous rend fous. Et d’une myopie égocentrique vertigineuse.

Le port du masque en maintes circonstances? Pas grave, c’est bon pour la santé. Comme le rire, selon le mot célèbre. On s’y fait. Il est vrai qu’il y a peu, bien des voix s’élevaient contre le voile qui cache le visage de certaines dames wahabites en promenade sur nos quais. Une provocation face aux mœurs occidentales, un danger pour la sécurité publique, disait-on. Aujourd’hui, elles doivent sourire… sous cape. Car se cacher la bouche et le nez est devenu un signe de vertu civique. Tout change.

Le télétravail recommandé? Pas grave. Bon pour la santé encore. Et pas désagréable non plus! Peinards à la maison… Plus besoin de papoter avec les collègues devant la machine à café. Le risque de se voir un jour remplacer par des télétravailleurs asiatiques ou africains bien moins payés? Mais non! L’intelligence helvétique est insurpassable, n’est-ce pas?

Plus de voyages ou presque. On se passera de l’escapade à Paris, zone décrétée maudite. Comme la Méditerranée française et la Ligurie. Plus question d’Asie, d’Amérique ou d’Afrique. Pas grave, beaucoup qui ont eu la chance de franchir les océans se contenteront de brasser leurs photos d’un autre âge. Et puis la Suisse est si belle. Certes, les Suisses alémaniques, alarmés par leurs journaux, évitent Vaud et Genève. Mais nous, rien ne nous empêche de voir à quoi ressemblent Obwald et Nidwald. C’est dommage pour les jeunes privés de séjours linguistiques et de stages à l’étranger, entend-on. Mais nos écoles sont si performantes dans l’apprentissage des langues. Vous n’aviez pas remarqué? Cela suffit. Un rien nous suffit. Quand c’est bon pour la santé. Et en prime, les écolos nous le rappellent, ne plus voyager, ce serait bon pour le climat.

Plus de poignées de mains. C’est acquis et pour longtemps. Mais quand les amis se retrouvent et se cognent le coude, n’est-ce pas beau et viril? Pour les embrassades, c’est plus compliqué. Personne ne regrette le rite de la bise mondaine. Mais l’effluve furtive de la peau dans le cou d’une belle amie? Il faudra s’en passer aussi. J’ai vu au bas de mon immeuble, mal caché des regards, un couple d’adolescents qui ne respectaient pas, mais alors pas du tout, la distance sociale. Alors qu’ils ne vivent manifestement pas sous le même toit, selon l’exception concédée par les autorités. Reste beaucoup à faire pour convaincre les inconscients que les baisers ne sont pas bons pour la santé.

Regardez plutôt les effets de la crise économique, objectent certains. Les magasins, les hôtels et les restaurants qui ferment, les salariés, surtout les petites mains, qui perdent leur emploi. Certes, c’est triste, mais n’avez-vous pas compris que l’humanité est engagée dans un combat autrement plus vaste que la question sociale, faire reculer les limites de la mort?

Le Parlement se déleste d’une partie de ses compétences, restreint les droits populaires dans une loi qui prolonge l’état d’urgence jusqu’à fin 2021 ou plus. C’est aussi, paraît-il, bon pour la santé. Et puis ainsi les râleurs qui doutent de la démocratie, ceux qui aspirent sans le dire à un pouvoir fort, retrouveront le sourire.

D’accord, il y a aussi des protestataires. Nombreux? Qui sait? Les médias en parlent peu. Même parmi eux des médecins qui doutent de l’opportunité et de l’efficacité des mesures prises, jusqu’à douter, pour certains, de l’utilité du masque. S’ajoutent des obstinés de tout acabit qui mijotent un référendum ici, une pétition là. Tous des complotistes! A qui il arrive en plus de frayer avec des hurluberlus aux théories abracadabrantes. Clouons leur le bec, infiltrons-les, dénonçons-les, punissons-les! Choisissons notre camp entre celui du Bien et celui du Mal!

Bon, fini le rire jaune. On peut respecter la douleur des victimes, des entourages, frappés par une grippe perverse, meurtrière comme l’ont été d’autres vagues dans un passé récent. Et en même temps s’interroger sur les conséquences ahurissantes de la politique des Etats qui sèment la peur chaque jour un peu plus, dans une escalade dont on ne voit pas comment ils pourront s’extraire à l’avenir. L’autre jour le ministre français Véran ressortait des projections par algorithmes sur le nombre terrifiant de morts prévus pour novembre. Alors que dès le début ces jongleurs de chiffres se sont plantés.

L’obsession sanitaire nous rend fous. Et d’une myopie égocentrique vertigineuse. Au regard des ravages de la maladie dans des pays que la misère et la malnutrition rendent particulièrement vulnérables, au regard de ces pans de la planète qui voient leurs ressources vitales se tarir, de ces millions d’enfants du tiers-monde privés d’école, notre fixation sur le nombre de «cas» − alors qu’il n’y a presque plus de décès en Suisse − a quelque chose d’indécent.

Cette trouille qui envahit nos têtes et nos vies, cette docilité, cette étroitesse de vues nous font honte. De grâce, redressons la tête. Il en va de notre dignité et de nos libertés.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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