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ACTUEL / Tradition à l’agonie

Délocaliser le Comptoir? «Rien n’est exclu»

A utrefois considéré comme une véritable institution, le Comptoir est en perte de vitesse depuis des dizaines d’années. Le déclin de la foire basée à Lausanne la conduira-t-elle à devoir annuler son 100e anniversaire? Un changement de décor pourrait-il être envisagé? L’événement sera-t-il amputé d’une partie de ce qui en fait son essence? A qui imputer la responsabilité d’un tel fiasco alors que les pouvoir publics ont mis des millions dans l'affaire? Tentatives d’explications.

Le bilan est tombé: cette année encore, la fréquentation du Comptoir suisse est en baisse. Si l’édition 1986 accueillait 1,1 millions de visiteurs, ils n’étaient déjà plus que 570'000 en 1997, rappelle l’ATS. Près d’un siècle après le lancement du projet, en 1920, les personnes à avoir arpenté le site du palais de Beaulieu n’ont été que 61’000. Une dégringolade significative par rapport à l’année précédente, où le seuil des 100'000 avait tout de même été franchi, non sans peine.

Loin de l’époque glorieuse du Comptoir suisse, où hôtes d’honneur, artistes et personnalités diverses se confondaient avec des visiteurs venus de tout le pays, et même de l'étranger – dans des trains spécialement affrétés pour l’occasion – le salon est désormais une affaire cantonale, voire communale. Car, petit à petit, de nombreuses régions se sont dotées de leur propre foire et les précurseurs qu’étaient le Comptoir de Lausanne et la Muba de Bâle en ont lourdement fait les frais. Cette dernière s’achèvera d’ailleurs l’année prochaine, après sa 103ème édition, victime des nouvelles tendances consuméristes qui font d’internet le biais privilégié des acheteurs. «Peut-être a-t-on loupé l’occasion, dans les années 80/90, quand Berne et Zurich ont lancé leur salon, de dire qu’il s’agissait d’un Comptoir de Lausanne et environs plutôt que d’un Comptoir suisse, analyse René Zürcher, directeur opérationnel affilié au groupe MCH, qui s’occupe de la gestion de l’événement, ainsi que de la Muba. On a peut-être eu peur de changer le nom, mais nous aurions dû le dire depuis longtemps».

Le Comptoir suisse fêtera-t-il son 100e anniversaire? Rien n'est moins sûr. © DR

Le début de la fin

C’est effectivement dans les années 90 que les prémices de la chute se sont fait ressentir, avec une baisse de fréquentation de 10%. Les organisateurs admettaient déjà alors le besoin de se réinventer, de trouver un nouveau souffle. Aujourd’hui plus que jamais, le Comptoir ne correspond plus aux attentes des consommateurs… ni à celles de la Municipalité lausannoise, si on en croit le syndic, Grégoire Junod: «Manifestement, les espoirs mis à l’époque dans la collaboration avec MCH ne se sont pas réalisés. On a pour ainsi dire remis les clés de Beaulieu à MCH avec l’espoir de voir débarquer à Lausanne un nouveau salon d’envergure nationale ou internationale. Cela ne s’est jamais produit déplore-t-il. Et, en parallèle, le lien entre Beaulieu et les acteurs économiques locaux s’est distendu».

Et d’ajouter: «Il faut cependant reconnaître que MCH a aussi subi l’évolution du marché des grandes foires généralistes qui connaissent des problèmes partout dans les grandes villes suisses. Ce n’est pas propre à Lausanne».

    «Ça fait dix jours qu’on entend des informations contradictoires»
    Corinne Melly, exposante.

Dans un tel climat, la question de savoir si l’aventure se terminerait à l’aube de son 100ème anniversaire est sur toutes les lèvres. En particulier du côté des exposants (340 cette année), qui se disent toujours motivés à se déplacer, mais de plus en plus inquiets: «Si le comptoir se poursuit, on reviendra bien sûr, mais on ne sait pas... vous en savez certainement plus que nous, commente Corinne Melly, la responsable des foires au vin du domaine de Rouvinez. Ça fait dix jours qu’on entend des informations contradictoires. Comme il y a eu peu de monde, des articles négatifs sont parus dans la presse, ce qui a peut-être encore plus retenu les gens.»

«C’est clair qu’on n’est pas sur une pente ascendante», confirme César, responsable des Délices de Provence, fatigué mais enthousiaste. Cette baisse de la fréquentation, César l’explique par un manque de charme et d’animation. «L’année dernière il y avait des concerts avec des gens connus qui venaient, mais les efforts n’ont peut-être pas été faits cette année. Moi ça me plaît bien ici, mais c’était mieux avant.»

César estimait la baisse de la fréquentation à 30%. Elle atteint en fait les 43%. © 2018 Bon pour la tête/Amèle Debey

«On ne pense pas repartir sur le Comptoir suisse, non. Surtout qu’il se dit que c’est certainement fini cette année, ou l’année prochaine… renchérit Robin Peter, assis devant son stand de vente de spas Rewary. Les organisateurs sont moins ouverts, moins sympathiques avec les exposants, donc c’est un peu le serpent qui se mange la queue. En discutant avec d’autres exposants, plusieurs disent que c’est dommage, mais qu’ils ne reviendront pas.»

De son côté, Corinne Melly tempère pourtant: «On ne peut pas accuser le Comptoir de ne pas faire son travail, à mon avis il l’a fait, mais peut-être qu’il n’est simplement plus dans l’air du temps. Aujourd’hui, on trouve tout sur internet. A mon avis le Comptoir a fait son temps.»

«Le bilan économique de cette édition est désastreux»

Grégoire Junod, syndic de Lausanne.

«Je comprends que les exposants puissent chercher un bouc émissaire à une édition dont le bilan économique est désastreux pour beaucoup d’entre eux, reconnaît Grégoire Junod. Mais les responsabilités ne sont pas à chercher du côté de la Ville, ni du canton d’ailleurs. Cette édition a bénéficié d’un coup de pouce de plusieurs centaines de milliers de francs, qui s’ajoutent aux réductions de loyer consenties à MCH depuis qu’ils ont abandonné la gestion du Palais de Beaulieu et des congrès. Et c’est sans compter les dizaines de millions engagés par les pouvoirs publics pour créer la Fondation de Beaulieu en 2001 et construire les halles sud quelques années plus tard, ajoute-t-il. Beaulieu a en réalité toujours bénéficié des fonds publics importants, même si ça n’a pas toujours été à bon escient.»

Malgré ces aides, les pertes pour MCH s’élèvent à plusieurs millions de francs à chaque édition. «Un salon comme le nôtre doit avoir minimum 150'000 visiteurs pour faire tourner les exposants, explique René Zürcher. Quand j’ai vu les couloirs aussi vides cette semaine, je me suis dit que les gens n’avaient plus la même envie de venir. Il y avait une promesse qui ne répondait plus à ce qu’on présentait.»

Avenir incertain

Si le sort du Comptoir devrait être connu aux alentours de Noël,  il y a peu de chances que la foire continue en l’état actuel: «Un salon aussi grand, avec toutes les halles, avec tous les exposants qu’on a eu, je ne pense pas, déplore le directeur opérationnel. Une chute de fréquentation signifie une perte d’exposants. Donc s’il y a quelque chose, il y aura une réduction de la thématique, de la grandeur et peut-être également de la durée du salon.»

Pire, la possibilité d’installer le Comptoir ailleurs que sur le site de Beaulieu, berceau de l’institution, voire même hors de Lausanne, est envisagée: «Rien n’est exclu, admet René Zürcher. On a un problème avec la date au milieu du lundi du jeûne, ainsi qu'avec des températures comme en plein été, car nous sommes une foire indoor. Même les meilleures foires en Suisse souffrent quand il fait trop beau. S’il fait beau et chaud ces prochaines années, il faut offrir des manifestations qui se déroulent principalement dehors.»

L’avenir du Comptoir suisse – relégué au rang de foire communale –  est donc plus qu’incertain. Si on peut imaginer que la 100e édition aura bien lieu, au moins pour des raisons symboliques, la révolution promise depuis des dizaines d'années commence à se faire sérieusement attendre!

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